Thèses typographiques de Kurt Weidemann, 1994

  1. La typographie est l’art de la fine mesure. « Trop peu » ou « trop faible » éloigne autant de la maîtrise que « trop » ou « trop fort ».
  2. La typographie est une prestation de service. En outre, cet art est avant tout l’art dont on peut largement ne pas tenir compte, l’art qui ne s’interpose pas entre l’auteur et le lecteur. L’art de la lettre est anonyme.
  3. La typographie a depuis déjà des siècles trouvé son propre format. À cet effet, les exigences et les règles, qui aident l’œil et la main à voir et à comprendre, se sont constituées de longue date et ont fait leurs preuves. L’appréhension vise l’appropriation. La conception favorise la compréhension.
  4. La typographie occidentale travaille depuis deux mille ans à la modification presque imperceptible du stock de signes de l’alphabet romain. Les formes fondamentales de leur usage sont aussi établies que celles de la hache, de la faucille ou encore de celles du soc de la charrue. La roue ne sera plus jamais à inventer.
  5. La typographie favorise la logique et la puissance de l’esprit. La lecture de lettres et de mots ordonnés les uns avec les autres favorise la capacité à penser de façon logique. C’est difficile et cela ne peut être facilité que par une bonne typographie. Les jeux de forme trahissent le texte.
  6. La typographie vise à protéger l’environnement de l’œil ; il s’agit de l’ouvrir et de l’intéresser mais pas de le troubler ou de l’outrager. Le pouvoir qu’a la langue de se rendre visible dans toute sa diversité est lié au stock de signes de l’alphabet, aux règles de l’optique et de l’intelligence humaines et aux habitudes de lecture.
  7. La typographie structure l’information et classe son contenu : à la fois du point de vue d’une logique concrète et de celui d’une émotion esthétique. Une mauvaise composition est anti-sociale. Le savoir et le pouvoir conduisent à la reconnaissance. La reconnaissance conduit à la tenue et au style. La tenue et le style rendent aptes à la conviction.
  8. La typographie se forme au travers du caractère. Le choix du caractère, c’est le choix de l’humeur. Ce choix caractérise le dessinateur, déjoue la langue de bois, le pathos, les lieux communs, les postures péremptoires. La surestime de soi est le signe immanquable du dilettantisme. Vivre en regardant la vérité en face permet d’éviter les conflits de mémoire.
  9. La typographie pose des exercices si divers, avec des buts si différents, que les fanatiques étriqués du style rentrent en conflit les uns avec les autres. Le fanatisme du style finit en routine. La routine est froide et fade. L’intelligibilité du texte est le préalable indispensable à l’expérience typographique.
  10. La typographie ne connaît que peu de règles et de maîtres, qu’il ne faut d’ailleurs pas tant copier que comprendre. Rendre la langue visible dans une forme convenable, lisible et compréhensible, mais aussi intelligente, c’est le seul but de l’art typographique. En typographie, il n’y a par conséquent que peu de choses véritablement nouvelles à inventer — comme en cuisine ou en amour.
    1. Traduction : Frank ADEBIAYE, novembre 2008
    2. Texte mis à disposition ici et réservé à des fins pédagogiques uniquement conformément à l’article L. 122-5 e) du Code de la Propriété Intellectuelle.